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Il ou Elle ? Une question de genre | Histoire sens'Aurielle

Note de l’auteure : dans ce texte, je joue avec les codes du féminin et du masculin, et mes deux personnages ne se définissent pas clairement dans une de ces deux catégories. “el”, Willnut, s’accorde au masculin, et “ile”, Will, s’accorde au féminin. C’est un peu perturbant, c’est normal.



Retirer le sac de la poche. Regarder en l’air, à droite, à gauche. Jamais derrière. Ne jamais regarder derrière.


Willnut n’a jamais commis le pire. Willnut fait ce qu’on lui dit de faire, et s’en contente.


Willnut ne se définit pas. Il ou elle, aucun sens ne prend forme en son for intérieur.

Il, Elle... El ?


El ne sait pas comment s’écrire. El ne sait pas comment se voir. Face au miroir, el est perdu. Quel accord placer ? Veut-el allonger les mots ? Veut-el se voir accorder une voyelle supplémentaire, pour célébrer la jolie boîte rose dans laquelle Elle serait placée ?

Si seulement elle se laissait faire pour cela aussi… Serait-ce une si douce célébration ?


“Mascarade”, pense-t-el, ”ironique mascarade”.


El se regarde de nouveau. Un corps qui correspond plutôt à la boîte rose. Pourquoi refuse-t-el en bloc d’y aller ? El qui obéit si docilement. Sa soumission intégrée l’adoucit, efface sa posture, son caractère, juste ce qu’il faut pour que…

La petite boîte rose lui irait si bien. Elle soulignerait agréablement son teint.


Et qu’y a-t-il dans le sac ? S’est-el jamais posé la question ? Willnut a vaguement osé se la poser, et a refermé le dossier aussi sec. Ne pas prendre de risques. El n’est pas si mal, dans sa situation. Ne pas trop regarder dans les recoins qui ne veulent pas être vus. Car une fois découverts, les recoins voient, eux aussi. Ils vous poursuivent, ils sont partout.


Willnut, nu, se regarde encore. Un corps dont el ne sait que penser. Un corps. Une beauté propre. El aime ce corps, seul dans cette pièce dans laquelle personne ne daigne mettre les pieds. Un vieux grenier poussiéreux, directement sous le toit. Une charpente boisée, aucune ouverture. Armé de bougies, attentif à n’en laisser tomber aucune, pétrifié à la seule idée d’embraser ce qu’el considère comme son refuge, el fait face au miroir vieilli, entouré de vieux cartons remplis de bibelots, vêtements et livres oubliés depuis longtemps.


Ces moments complices lui sont précieux. Rares moments durant lesquels el se sent maître de son regard sur el-même. El décide de ce qu’el apprécie, el s’offre un regard neuf, qui accueille chaque parcelle avec un intérêt bienveillant. Curieux, el ne se lasse pas de découvrir et redécouvrir un pli, une courbe, un angle, un creux. El prend un plaisir plein de douceur à ne pas s’évaluer. La lueur de la bougie, chaleureuse, lui dévoile ses propres mystères, à son rythme, selon son accord et sa volonté de l’instant. El s’amuse de mettre en mouvement ce corps si surprenant qu’el habite. Un corps qui change, selon son programme propre, mais aussi selon ce qu’el lui fait faire, selon les traitements qu’el lui prodigue. Un corps que d’autres peuvent atteindre et modifier, avec ou sans son consentement.


A cette pensée, el grimace, sa gorge se serre un instant. El ne veut pas se rappeler.

El ne veut pas regarder dans le sac.

Un courant d’air frais menace un instant la flamme orangée des bougies, et Willnut a la chair de poule.


Will est dans sa chambre, assise sur la tranche de son matelas, les deux poings enfoncés dans la couette, les yeux dans le vague, quelque part au niveau du tapis bleu. Ile commence à se sentir franchement à l’étroit dans sa boîte. A vrai dire, ile n’a jamais osé en parler, mais ile n’aime pas tant que ça le bleu. Du moins, pas à ce point.

Ile regrette tant de choses. Les souvenir lui tordent le ventre et lui font faire des cauchemars chaque nuit.

Will est remplie de cette tristesse profonde que les braves n’auront jamais le droit d’exprimer. Ile se sent comme au bout du rouleau, au bord de la route, prête à tomber dans la ravine. Will aimerait aimer son corps, et aimerait qu’on lui fiche la paix. Will, assise sur son lit, rêve d’être en paix avec son sexe et sa sexualité. En paix avec les autres. Surtout Willnut.

Si seulement…

Si seulement el était la seule.


Son érection lui fait mal.

“ Mais je n’ai rien fait, rien fait de mal “, lâche-t-ile, dans un souffle agacé.


Ile voudrait tant y croire de nouveau. Cependant, depuis peu, un doute s’est immiscé. Le doute a trouvé une faille et s’y est engouffré. Et maintenant, ile est anxieuse. Will se sent menacé dans sa forteresse bleue. Qui ne lui a jamais plu autant que ce qu’ile a voulu faire croire. Se faire croire.

Will est anxieuse, ce soir. Son poul est un peu trop rapide, sa poitrine contractée, et ile ne sait plus s’ile a trop chaud ou trop froid. Quoi qu’il en soit, ça ne va pas.

Ile est tentée de simplement plonger dans ses habitudes, regarder les corps offerts sur ses écrans, laisser couler la pression hors de son corps.


“ Sornettes “, lui siffle une voix tendue, quelque part à l’intérieur du ventre.

“ Cela n’est pas la vie que tu veux “

“ Réveille-toi, Will ! “


Poser le sac hors de la vue, bien caché, hors d’atteinte. Juste poser le sac, sans regarder, et partir. Partir sans se retourner.


Will déteste les miroirs. Ce qu’ile y voit ne signifie rien. Will s’entend parler, Will se regarde agir, et depuis quelques jours, ile se sent hors de son être, hors de sa vie, et tout ce qui paraissait normal et sécurisant est menacé.


Menacé car Willnut…

El a mis le doute dans le coeur de Will et depuis… ile ne sait plus.

Will a peur de ce qu’ile pourrait découvrir sur ce qu’ile a peut-être fait, où peut-être, et même certainement n’a-t-ile rien fait, non, rien fait de mal. Will ferme les yeux et serre la mâchoire. Tout ceci n’est pas digne d’un bon “H”. Encore un peu et ile va se mettre à pleurer comme s’il était… non !


“ Je suis un vrai, je suis un bon, bordel ! “ , éclate-t-ile, les épaules relevées, les yeux tournés vers le plafond.


“ Tu vois comme tu te sens obligée de le prouver… et prouver quoi, au juste ? Pour qui ? “


Encore cette voix du ventre. Cette voix est dure. Sèche.


D’un air de défi, Will empoigne son sexe et se dirige vers ses écrans. Mais l’érection n’est plus là. Prise dans ses sombres pensées, ile n’avait même pas remarqué.


“ Ne pas avoir le contrôle sur tout ne signifie pas être faible, Will “


Les poings serrés, ile se dirige vers son fauteuil face à ses écrans, prête à lancer une session vidéo.

“ On va voir ça…”, siffle-t-ile entre ses dents.


Dans sa précipitation, ile heurte le bureau, et sa lampe, après la secousse, tombe au sol et se brise, laissant la pièce dans le noir.





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